" Le défunt aux grandes dents"

Legende 2

Dans le temps jadis, on n'enterrait pas les morts. On les laissait sur le bord des chemins et ce sont les oiseaux de proie qui les faisaient disparaître. Ce n'était pas comme aujourd'hui où on  les mène au cimetière et où le prêtre dit des prières sur leur tombe pour qu'ils aillent plus vite au Paradis.

Dans ce temps là, il y avait un jeune homme qu'on appelait Xosé et qui habitait près de Vimianzo. Un soir, il était allé rendre visite à sa fiancée qui se trouvait dans un village, non loin de là, et il rentrait à la tombée de la nuit en se hâtant car il craignait l'obscurité. Au bord du chemin, il aperçut un mort qu on avait laissé là. Il le regarda un instant et se dit :

- Par la Vierge Bénie, comme tu as de grandes dents et qui paraissent bien solides ! avec cela, je suis sûr que tu pourrais manger le bois de ma table !

Puis il reprit son chemin vers sa maison. Mais derrière lui, le mort s'était levé et il l'avait suivi. Quand Xosé fut entré chez lui, il ferma soigneusement la porte et alluma son feu pour préparer son repas. Or le mort entra dans la maison sans passer par la porte. Xosé, qui allait commencer à manger, lui montra la plateau de la table et lui dit :

- Manges donc, camarade, je t'en prie, ne te gênes pas !

Mais le mort aux grandes dents lui répondit :

- Si cela ne te fait rien, je préfèrerais du pain et un peu du repas que tu as préparé, car je n'aime pas le bois.

Xosé lui donna du pain et partagea son repas avec lui. Quand ils eurent terminé, le mort se leva pour prendre congé.

- Je te remercie de ton accueil, dit-il, mais maintenant, il faut que tu viennes avec moi. Tu dois m'accompagner jusqu'à l'endroit où tu m'as trouvé.

- Comment cela ? s'écria Xosé. Il n'en ai pas question? Cela n'a jamais été dans nos conventions, je suppose. D'abord, je ne t'ai pas invité. Tu es venu de ton plein gré et je n'ai fais que t'accueillir par gentillesse.

- Tu te trompes, dit l'autre. C'est toi qui m'a invité à manger le bois de ta table.

Xosé n'avait nulle envie de sortir dans l'obscurité en compagnie du mort aux grandes dents. Il répéta avec obstination qu'il ne bougerait pas de sa maison.

- Tu dois pourtant venir avec moi, puisque c'est toi qui m'a amené chez toi. Mais si tu ne le veux pas aujourd'hui, il faudra que tu me jures de venir me retrouver demain à l'endroit où tu m'as vu.

- J'irai te rejoindre demain à l'heure même où je t'ai trouvé, dit Xosé.

Alors le mort aux grandes dents sortit de la maison de la même façon qu'il y était entré, c'est à dire sans ouvrir la porte. Xosé demeura donc seul cette nuit là, mais il ne dormit pas beaucoup, tant son aventure l'avait troublé.

Des la matin, il alla voir la curé de la paroisse et lui raconta ce qui s'était passé. Le prêtre réfléchit pendant un long moment, puis il dit :

- Il faut que tu ailles au rendez vous, sinon tu aurais à t'en repentir. Mais je vais t'aiderai autant que je le pourrai. Il faut que tu y ailles en tenant un poulet à la main. Et rassure toi, je viendrais avec toi. Mais je t'avertis d'une chose : ne tourne jamais ton dos du côté du mort. De plus, tu devras préparer deux tombes et tu les laisseras ouvertes.

Le soir, ils allèrent ensemble à l'endroit où Xosé avait trouvé le mort. Ils durent se battre, parce que le mort aux grandes dents ne voulait pas venir avec eux.

- Montres moi ton dos ! disait-il à Xosé. Montres moi ton dos !

Bien entendu, Xosé se gardait bien de tourner le dos du côté du mort. Et celui-ci répétait sans cesse en se lamentant :

- Montres moi ton dos et non pas ton visage !

Ils se battirent jusqu'au lever du jour. Alors, quand le soleil eut commencé à éclairer le Monde, le mort dit à Xosé :

- A présent, tu peux m'emmener où tu voudras. Mais maudite soit l'âme qui t'a si bien renseigné !

Ils allèrent à l'endroit où Xosé avait creusé les deux tombes. Le prêtre dit à Xosé de mettre le poulet dans l'une des tombes. Alors le mort aux grandes dents se précipita dans la tombe au milieu d'un grand tourbillon de flammes et dans un bruit si épouvantable qu'on l'entendit dans toutes les paroisses d'alentour.

Le curé explique à Xosé que le mort aux grandes dents avait cru que le poulet était Xosé lui même et il s'était précipité pour le dévorer, car il était furieux que Xosé ne lui eût point tourner le dos. S'il avait tourné son dos du côté du défunt, celui-ci l'aurait emmené avec lui en enfer, car c'était un damné que le grand Satan avait chargé de recueillir le plus d'âmes humaines possibles pour peupler son Royaume.

Quand on referma les deux tombes, on entendit encore un grand bruit, comme si de grosses pierres tombaient dans un abîme, et la terre trembla. Puis tout redevint calme, et Xosé ne fut jamais plus importuné par le défunt aux grandes dents."
 

Extrait : Contes et légendes des Pays Celtes