Comment la "fiction climatique" imagine l'avenir !

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PHOTOGRAPHIE DE KEITH LADZINSKI, NAT GEO IMAGE COLLECTION

Source : https://www.nationalgeographic.fr

 

Le genre cli-fi est en majorité dystopique. Pourtant, certains écrivains ont recours à l’humour et à d’autres astuces pour aborder ce genre en évolution.

À quoi ressemblera le monde post changement climatique ? Nos villes seront-elles détruites du jour au lendemain par d'importantes inondations, ou bien coincées sous des glaciers colossaux comme dans Le Jour d'après ?

Selon les climatologues, la réponse est non, le monde ne se transformera pas en blockbuster d'Hollywood. Mais pour bon nombre d'entre nous, il est difficile d'imaginer le vrai visage du changement climatique et ses répercussions sur nous et nos familles. C'est tout simplement trop abstrait pour être réel. Pour surmonter cela, certains individus se tournent vers l'un des outils les plus anciens et puissants de l'humanité : une bonne histoire.

Depuis quelques années, le genre littéraire de la fiction climatique, ou cli-fi, s'est développé. Les titres des livres cherchent à mettre en lumière une science émergente et à aider les lecteurs à comprendre un monde qui change rapidement.

Hier, Amazon Original Stories a sorti « une collection de sept lendemains possibles », une nouvelle série de nouvelles cli-fi, écrites par des auteurs de renommée internationale, tels que Jane Smiley (L'exploitation), Lauren Groff (Les Furies), Jesse Kellerman (Les Visages), et Jess Walter (De si jolies ruines).

Selon Amazon, l'objectif est de rassembler des histoires qui « mêlent peur, espoir et imagination. »

National Geographic a interviewé Jess Walter, auteur récompensé, au sujet de son livre, qui s'intitule The Way the World Ends et qu'il a écrit dans le cadre de la nouvelle série. L'histoire, qui se déroule dans un futur proche à l'Université d'État du Mississippi lors d'une terrible tempête, explore les recoupements de la climatologie avec le militantisme au cours d'une lutte pour la survie.

Journaliste devenu romancier, Jess Walter est un auteur best-seller du New York Times. Il a reçu un prix Pushcart, ainsi qu'un prix Edgar-Allen-Poe. Il vit à Spokane, dans l'État de Washington.

Pourquoi ce projet vous-a-t-il attiré ?

J'adore lorsque la fiction essaie de s'attaquer à d'importants sujets. Et le changement climatique est un défi fascinant.

Quelle approche avez-vous adoptée pour écrire cette fiction climatique ?

La plupart des nouvelles, en particulier aux États-Unis et dans l'Occident, sont basées sur le triomphe individuel face à la société. Mais le changement climatique est un phénomène qui pourrait tous nous anéantir. Dans ce type de fictions, les gens doivent faire ce qui est le mieux pour tout le monde.

Et en même temps, nous sommes en quelque sorte le méchant de l'histoire. Si nous avons autant de mal à voir au travers du changement climatique, c'est parce que nos vies sont à l’origine de ces problèmes catastrophiques. À chaque fois que vous démarrez votre voiture ou que vous mangez, vous contribuez [au changement climatique]. Pensez à tout le carbone rejeté lors d'événements normalement heureux, comme un mariage ou la naissance d’un enfant.

Imaginer une histoire capable de saisir cela est délicat. Comment la dramatiser ? Qui supportons-nous ?

D'où vient l'idée de cette histoire ?

Je venais de me rendre à l'Université d'État du Mississippi en tant qu'invité. Le Mississippi était à cette période frappé par une de ces tempêtes hors-saison. Partout où j'allais, les gens me disaient qu'il s'agissait de l'hiver le plus froid jamais connu. J'ai alors eu l'idée de débuter l'histoire dans un lieu où un événement météorologique hors-saison venait de se produire.

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J’avais aussi fait beaucoup de recherche sur la climatologie et j’ai développé une obsession, je voulais rencontrer des climatologues qui souffraient de dépression. Ils en souffrent car ils avertissent la population de ces problèmes vraiment dramatiques, mais ne sont pas suffisamment pris au sérieux. Certains individus appellent cette maladie « trouble de stress pré-traumatique ». Je voulais parler de cela au travers des personnages.

J’ai aussi été ému et inspiré par de jeunes militants engagés dans le débat des lois sur les armes à feu, présents lors de la fusillade de Parkland et d’autres. On leur dit souvent que le monde politique ne peut rien faire à ce sujet. Mais en prenant du recul, c’est fou. C’est tellement cynique et démoralisant. Bien sûr que nous pouvons résoudre ce problème. C’est comme si nous haussions les épaules et que nous disions que nous ne serions jamais capables de nous détourner du charbon.

La fiction climatique, ou cli-fi, est connue pour être dystopique. Comment avez-vous fait pour écrire quelque chose de différent ?

Peu importent les conventions d’un genre, il faut essayer de les subvertir d’une façon satisfaisante. Ca a été un défi d’écrire un roman sur le changement climatique qui n’était pas une dystopie. J’ai essayé de troubler le lecteur et ses attentes avec des titres de chapitres sombres et une histoire qui se termine sur une note d’espoir.

Il est intéressant de voir à quelle rapidité nous passons d’un monde fictif à quelques survivants robustes qui luttent contre l’effondrement d’une civilisation. C’est ce que l’on voit dans de nombreux livres, films et séries télévisées. Je voulais écrire une histoire qui se déroulait avant ce moment.

En tant qu’écrivain, vous êtes particulièrement connu pour votre humour noir. Pourquoi considérez-vous cela comme un moyen efficace de raconter une histoire ?

Il y a quelque chose de si bouleversant dans la situation dans laquelle nous nous trouvons. Regardez ce qui pourrait se passer pour chaque hausse d’un degré des températures. En nous retirant de l’accord de Paris sur le climat et en ayant un gouvernement fédéral qui semble déterminé à extraire du charbon et du gaz de schiste dans les forêts nationales, qui fait marche arrière sur les restrictions en matière de gaz d’échappement, etc., on dirait presque que nous cherchons à parvenir plus vite la fin.

Sur le plan personnel, nous ressentons une impression de vide en étant là à recycler nos déchets alors que nous nous courrons tous au désastre. C’est un peu comme si nous arrangions les chaises longues sur le Titanic. Comme dans le film Docteur Folamour, nous nous précipitons vers la fin du monde, pas avec des armes nucléaires, mais avec quelque chose de plus fondamental de notre façon de vivre.

Nous les écrivains, nous devons parler de tout cela sans donner de leçons ou faire la morale, car la fiction meurt face aux leçons. L’absurdité de cette situation, l’humour macabre, voilà où mon esprit vagabonde.

Que voulez-vous que vos lecteurs retiennent de votre histoire ?

L’espoir. À la fin de l’écriture du livre, j’étais si inspiré par ce jeune personnage qui défie un climatologue. Une fois que j’avais fini, cela m’a permis de donner un nouveau sens au militantisme. J’avais envie d’inscrire des électeurs sur les listes ou quelque chose dans ce genre.

Lorsqu’il n’y a plus d’espoir, cela veut dire que nous avons fait tout notre possible. Mais [concernant le changement climatique], nous savons que ce n’est pas le cas. J’espère que cet espoir pourra devenir un cri de ralliement.